Interview d’« Élisabeth à bicyclette » par Martin Perrin pour l’Association « Transition Intérieure » en Décembre 2025
« Rechercher le Youpitralala qui est en nous… »
Elisabeth, quel est ton rapport à la voix, celle que produisent les cordes vocales ?
Je suis issue d’un cadre académique, qui a tendance à considérer la voix à travers sa capacité de performance, un peu comme on entraîne un sportif de haut niveau à donner le meilleur de lui- même, et dont on attend certains résultats, pour un objectif bien précis. De ce que je ressens, tout cela se fait sans réelle attention au corps, sans chercher particulièrement à en prendre soin. On met seulement le corps au service de cette recherche de performance, pas assez selon moi pour chercher son bien.
Quand on est musicien, de ce que j’ai vécu en tous cas, et chez la quasi-totalité des professeurs que j’ai rencontrés, on est dans la recherche de résultat d’un « beau » et d’un « bien » qui rentrent dans une sorte de norme sociétale du moment. On espère « bien chanter » et pouvoir peut-être se rassurer que l’on peut recevoir, que ce soit de l’admiration face à un public, de la légitimité lors d’un examen, ou tout simplement de l’amour ; oui, toutes sortes d’attentes qui sont, ma foi, bien « entendables »…
On est aussi dans une époque où l’on cherche beaucoup des voix lumineuses et distinctes, voix que l’on retrouve beaucoup dans les présentateurs de radio par exemple, quitte à enlever une bonne partie du corps du spectre vocal, comme la personnalité et les émotions. On peut s’amuser à comparer les voix de discours ou les voix lyriques des années 50 avec celles d’aujourd’hui, la différence est édifiante, rien que dans la vitesse d’élocution. Pas de bol pour moi qui avait une voix plutôt grave, sombre et rentrée, car elle renvoyait des vécus traumatiques non digérés de mon enfance et était sans doute dérangeante quelque part. Cette voix interpellait par sa puissance mais on ne savait souvent pas trop quoi en faire…
Quand j’étais enfant, j’allais chanter dans une école de musique avec ma sœur, et je me rappelle de ma mère, également inscrite dans cette chorale, qui était assise derrière moi mais ne chantait quasiment pas ; cela m’a toujours interpellée, comme si elle avait une attente elle aussi envers moi, oui, comme si en fin de compte j’étais la voix de ma mère. ; en tous cas, c’est ce que je ressentais fortement à cet âge-là
.
La réalité n’était peut-être pas tout à fait celle-là en fin de compte, possible, mais c’est suite à mon vécu personnel et en observant de plus en plus, dans mon métier de musicienne- chanteuse, le rapport des gens à leur propre voix ou à la voix des autres, que je me suis peu à peu passionnée pour cette partie du corps qui « parle » de nous encore plus que les autres…
De ton approche de la voix à la voie, il n’y a donc qu’un pas ?
Oui, c’est vraiment une belle partie de nous qui nous sert à communiquer avec les autres ; la conscience nourrit la voix de phrases pour s’exprimer, et notre âme se sert magnifiquement d’elle pour transmettre de belles informations à qui sait les écouter et les recevoir, comme les rires, les pleurs, lapsus, bégaiements, aphonies, l’inconfort ou l’impossibilité d’aller dans tel ou tel registre de voix…J’essaie d’« entendre » par mes ressentis les messages de la voix de la
personne qui vient me consulter et d’en tenir compte, et ce, avant d’entreprendre tout travail vocal, car il est primordial pour moi que le corps de l’autre se sente entendu et autorisé à s’exprimer.
C’est comme si, à travers la façon dont le corps et la voix s’expriment, tu avais accès à des choses invisibles ?
Oui, il y a de cela. Je ressens beaucoup le corps des gens en général, comme une sorte d’empathie corporelle à grande échelle. Lorsque la personne qui vient me consulter parle ou chante, je parviens à visualiser les endroits où l’énergie passe ou non. Et même d’ailleurs à distance (au téléphone par exemple) ou quand il y a du silence , mais c’est un exercice plus fatigant pour moi.
J’ai également développé des croyances spirituelles de plus en plus fortes au fur et à mesure de la pratique de cette activité. Moi qui ai grandi sans pratique ni éducation religieuses, ma spiritualité néanmoins déjà présente depuis un moment s’est intensifiée au cours de ces dernières années, naturellement, par des chemins divers et parfois surprenants. En observant les gens pendant les séances avec eux, c’est comme si on me parlait, qu’on me suggérait de poser certaines questions. C’est comme si des guides qui m’accompagnent et veillent sur moi rencontraient les guides des stagiaires qui viennent me voir, et qu’ils passaient une sorte de marché au-dessus de nos têtes pour que je vienne en aide à ces personnes. C’est de l’ordre des attractions énergétiques et de la force de Vie. Comme si je me mettais à leur disposition, un peu comme une medium. Ça fait bizarre de m’entendre dire cela, et ça peut paraître « perché », mais c’est pourtant ce que je ressens.
Quelle importance attribues-tu à l’idée de faire un atelier « spécial chants de Noël » ?
Pour moi, ce n’est pas du tout anodin par rapport à ce que je viens d’énoncer auparavant. Cela permet un recueillement spirituel qui me semble être aujourd’hui plus essentiel que jamais. C’est quelque chose que je ressens vraiment profondément. En cette période, je vois beaucoup de symboles commerciaux, de vitrines, de décorations, de musiques de Noël ; c’est souvent très beau et cela nous fait en général du bien de nous mettre dans cette ambiance-là, en commun.
Mais est-ce que ce trop plein commercial ne tendrait pas à nous faire croire que l’on pourrait compenser ce que l’on n’arrive plus à mettre en lumière au plus profond de soi ? C’est comme si cette frénésie nous rappelait que, lorsque l’on cherche à gâter les siens avec des cadeaux, (moi la première !) c’est parce qu’il nous manque quand même quelque chose dans le lien sincère que nous n’arrivons plus à créer autrement. Ce quelque chose a à voir avec le rassemblement, la rencontre, le partage véritable, mais aussi avec le « pourquoi on est là », ce que l’on vient y faire et ce que l’on a envie de véhiculer dans ces moments si particuliers. Selon moi, c’est un moment propice à l’amour et à l’authenticité (les deux vont ensemble !). J’aime l’idée que, par l’atelier spécial « chants de Noël » que je vais proposer, je vais pouvoir offrir une occasion de nous relier par de beaux chants de circonstance, et ce, avec des personnes qui en ont également le souhait.
Et puis en musique, nous avons cet intervalle de quarte juste (entre do et fa par exemple) que l’on retrouve souvent dans les deux premières syllabes des chants de Noël, tout au début. C’est le cas de « Mon beau sapin », « Petit papa Noël », « Les rois mages », « Petit garçon », « We wish you a merry Christmas », « Peuple fidèle »… C’est un intervalle d’action, qui dit « on y va ! » et qui nous aide à faire cette transition, entre deux années, du point de vue de l’énergie.
Beaucoup de chansons populaires enfantines utilisent également la quarte, et pas par hasard à mon avis ; il encourage l’enfant à se mettre debout et à prendre confiance dans les étapes à venir. Et puis, il y a aussi notre hymne national qui débute également ainsi!
Concernant ce moment que je propose le 22 Décembre, c’est aussi l’occasion de clôturer quelque chose, de faire un petit bilan en nous-même, et d’envisager la nouvelle année qui vient. C’est plein d’espoir. Et en même temps, on se fait du bien en se donnant de l’amour et de l’attention, tout en signifiant que ce moment est assez important, malgré toutes les turpitudes de la vie, pour avoir mérité ce déplacement et que l’on prenne du temps pour cela ; c’est donc
forcément gratifiant ! Je trouve qu’on manque de moments où l’on chante Noël, que ce soit dans les rues ou dans des concerts. C’est pourquoi je suis heureuse de créer des occasions comme celle-ci.
Pour avoir moi-même participé à un de tes ateliers, je trouve qu’il y a quelque chose de très joyeux, pétillant même, dans ta façon d’aborder ces rencontres. D’où te vient toute cette énergie ?
On me demande souvent « pourquoi Élisabeth à bicyclette ?». Je me souviens étant enfant avoir été régulièrement à bicyclette dans mes déplacements et me sentir tellement bien dans ces moments-là, tout en suivant le chemin ou en décidant à la dernière minute d’en prendre un autre. Oui, tout est possible dans le mouvement spontané et libre, car le mouvement c’est la vie; on est vraiment dans le Youpitralala ! J’aime beaucoup cette expression. Rechercher le
« Youpitralala » qui est en nous. La voix a besoin de ça, de cette énergie que l’on avait en nous enfants, et qu’on tend souvent à oublier en devenant adulte. Attention, je ne dis pas qu’il faut rester enfant et regretter de grandir ! Je dis que dans un coin de notre coeur, il demeure une flamme vitale à entretenir, un élan, une sincérité d’être. Il ne s’agit aucunement de revenir à l’enfance, mais de ne pas oublier la vitalité, bref, qui on est. Sauter, chanter, danser, avoir plaisir à être vivant, tout ceci en écoutant qui l’on est, c’est à mon avis la clé pour trouver un bel équilibre et parvenir à surmonter les problématiques que l’on sera amené à rencontrer.
Eh oui, moi je ne cite pas Paul Valéry mais François Valéry [rires…] ; j’aime bien le « aimons- nous vivants, n’attendons pas que la mort nous trouve du talent. » Alors profitons du présent pour mettre de l’amour sincère et du pétillant en nous !
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